Lettre à un jeune (ou moins jeune) sommelier

Jeune, moins jeune, converti ou reconverti, cette lettre s’adresse à toi.

Avant toute chose, j’aimerais que tu saches que je me sens fébrile et en même temps plein d’espoir à l’idée de débuter cette lettre. J’espère que tu sauras recevoir ces quelques mots avec  toute la bienveillance qu’ils portent en eux.

Tu le sais, le vin bénéficie d’un formidable élan de popularité au Québec. Les formations sont nombreuses et permettent à de futurs professionnels de mettre le bon pied dans le bon étrier. Que tu suives ou non une formation, parmi les premiers conseils avec lesquels on te rabattra les oreilles, tu entendras les mots sobriété et humilité.

Bien entendu, tu seras en parfait en accord avec ces deux concepts et ton hochement de tête vertical fera le bonheur du professionnel qui se dressera devant toi.

Reste qu’il te faudra chercher un peu plus loin et analyser ces deux notions, aussi simples puissent-elles paraître.

La sobriété s’arrête-t-elle à une condition physique qui fera de toi un professionnel très propre?

L’humilité doit-elle se limiter à un comportement respectueux face à telle ou telle bouteille? On aimera d’ailleurs ajouter à ce précieux conseil  « qu’après tout, ce n’est que du jus de raisin fermenté et qu’il faut se souvenir d’où l’on vient».

Tout cela est louable. Pourtant, je dois te dire, au risque de déplaire à certains de mes pairs, que ces conseils me semblent de temps à autres empreints d’un sentiment de supériorité caché. Bien entendu, lorsqu’une huître ne sent pas bon, cela ne signifie pas que le reste de la bourriche est pourrie. À toi donc de faire le tri de ce que tu entendras et d’analyser la profondeur du discours.

De mon côté, j’ai décidé de ne plus jamais te parler de sobriété ni d’humilité. Je te laisserai t’arranger directement avec eux lorsque tu les rencontreras sur le bord du chemin.

Toutefois, permets-moi de m’arrêter sur quelques aspects du métier avec lesquels il te faudra composer.

Dans un premier temps, méfie-toi des offres juteuses et n’aie pas peur de travailler fort par toi-même pour arriver à tes fins. Connais-tu l’histoire de l’oiseau gelé, tombé de son nid par une froide journée d’hiver? Chemin faisant, une vache s’occupe de le réchauffer en le recouvrant d’une belle bouse fumante. Peu de temps après, un renard trouve ce petit oiseau et décide de le sortir de cette situation qu’il trouve bien fâcheuse pour lui. Le renard étant le renard, il finit par manger l’oiseau tout cru. Tu trouveras toi-même la morale de cette histoire.

Aussi, fais en sorte de conserver ton indépendance. Oui, tu devras remercier les gens qui te soutiennent et t’aident sur ton parcours, c’est une question de politesse et de reconnaissance. Essaie toutefois de ne pas appuyer systématiquement sur le bouton qui retourne l’ascenseur, par simple obligation. Tu risques de passer dans le tordeur du parjure le cas échéant.

Je t’en prie, respecte tes pairs et ce qu’ils font. Tout le monde a sa place à prendre. Tu feras la tienne grâce à tes compétences et ton honnêteté. Sache reconnaître les qualités des professionnels qui t’entourent et fais-en l’éloge pour les bonnes raisons. Prends garde à la vanité, elle est vicieuse. Elle se glisse parfois dans la peau du compliment dans le seul but de satisfaire la personne qui l’offre.

Récemment, j’ai parlé à un sage fou. Je te partage un moment marquant de notre échange: « Sois fier de ce que tu fais, c’est ta meilleure carte de visite ». J’aimerais que cette carte ne soit pas que la mienne. Elle t’appartient aussi, alors glisse-la dans ton portefeuille, tu devras la sortir régulièrement. Elle sera la gardienne de ton intégrité et crois-moi, elle sera mise à rude épreuve.

Ah oui, j’allais oublier! Comme s’en surprenait Jérôme Ferrer dans son livre Lettre à un jeune Chef publié chez VLB éditeur (que je t’invite à lire d’ailleurs), l’Union des Artistes n’est pas tout. Elle ne fera pas de toi un bon professionnel du vin et ta carte de membre ne peut valider tes compétences. Je dois toutefois admettre qu’elle peut te donner un solide coup de main et je serais malhonnête de te dire de ne pas la prendre si le coeur t’en dit. Assure-toi simplement d’en faire bon usage. Pour ton information seulement, je ne suis pas membre.

Enfin, et ce sera peut-être le plus grand défi que tu devras relever, garde un regard juste sur ce que tu fais et évite de voir ta réussite dans les yeux des autres. Si la société te pousse vers la projection d’une image parfaite de toi-même, tu sais très bien que tu ne l’es pas.

Prends soin de toi et de ta profession, elle est si belle. Et n’oublie pas ce que Paul Bocuse a dit:

« Quand on pense avoir réussi, c’est déjà qu’on a loupé ».

Kler-Yann Bouteiller